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11 décembre 2011

Un pionnier du Taiji Quan en France

 

Certains subissent les feux de la rampe et d'autres restent volontairement dans l'ombre. Ching Kam (程健 Cheng Jian en Pinyin 1916-1996) fut de ceux-là, il n'était connu que d'une poignée de pratiquants et pourtant ce fut un des pionniers du Taiji Quan en France, qu'il a enseigné dès 1970.



Bien qu’il ait appris les arts martiaux avec des professeurs de l'ethnie Hui (回族, la principale ethnie musulmane chinoise), Ching Kam appartient à l'ethnie Han (漢族, l'ethnie la plus nombreuse en Chine).
Il naît en 1916 dans la province du Henan (河南). Dès l'âge de 13 ans il apprend le Liuhe Quan (六合拳, la "Boxe des six combinaisons") auprès de Lao Hukou (老湖口), dans la province du Hebei (河北). Ce Liuhe Quan est un art pratiqué par les Hui. Avec le temps, Ching Kam oubliera cette boxe et ne l'enseignera donc pas en France.
Le jeune homme s'entraîne le matin, travaille au champ l'après-midi, puis s'entraîne encore et plus longuement, à la fin de la journée. Peu avant sa mort, il regrettera que les temps aient changé, et que les jeunes n'aient plus le loisir de s'entraîner autant. L'homme moderne consacre beaucoup de temps à l'exercice de son métier. A cet état de fait il attribuera la baisse du niveau général des pratiquants actuels. Fait qui n'étonnera peut-être pas nos lecteurs, Ching Kam précisera qu'à cette époque, on ne parle pas encore de "Kung Fu" (功夫) pour désigner les arts martiaux chinois.
En ces années 1930, Ching s'entraîne longuement au Tantui (彈腿, la "Jambe élastique"). C'est pour les Hui, l'enchaînement de boxe de base sur lequel tout jeune doit transpirer. Ce Tantui consiste en dix techniques de base que l'on répète et répète encore. Il est destiné à fortifier le corps des jeunes, ainsi qu'à leur enseigner les postures de base. Naje, un élève de Ching Kam, a publié sur Dailymotion une vidéo de Ching Kam âgé faisant cet enchaînement (http://www.dailymotion.com/video/xmso33_tantui-la-jambe-...).


Puis Ching Kam émigre à Kunming (昆明), la capitale de la province du Yunnan (雲南), dans le sud-ouest de la Chine. Les Occidentaux n'ignorent pas le nom de cette province grâce au fameux "thé Yunnan". Mais revenons à la ville de Kunming, où le jeune Ching Kam fait la connaissance du Musulman Mai Zhusan (買祝三, 1893-1960), un professeur réputé, originaire de la province du Henan. Sa famille est constituée de militaires et de politiques. Mai lui enseigne le Xinyi Quan (心意拳, la "Boxe du coeur et de l'esprit"), le Cha Quan (查拳, la "Boxe de Monsieur Cha"), le Chunyangjian (純陽劍, "l'Epée du pur Yang"), ainsi qu'un style très rare de Taiji Quan (太極拳) : le Xiaozhoutian (小周天, la "Petite révolution") en 37 techniques.
Le Xinyi Quan est une des trois branches du Xingyi Quan (形意拳 ou "Hsing I Chuan", la "boxe du corps et de l'esprit"). Mai Zhusan la tient du célèbre boxeur et convoyeur de fonds : Lu Haogao (慮蒿高, mort en 1962), ainsi que de Yang Shupu (楊樹浦). Ces derniers ont enseigné leur art à Mai, dans une mosquée à Shanghai (上海) en 1931. Quant au Cha Quan c'est également une boxe musulmane, elle se décompose en dix enchaînements à mains nues et en nombre d'autres avec armes (sabre, bâton, lance, etc.). Mai Zhusan comme beaucoup de Musulmans, la pratique depuis sa prime jeunesse.
Hélas, le professeur de Ching Kam ne se souvient plus du nom du vieil homme qui lui montra ce Taiji Quan en 37 techniques. Un manuscrit aurait existé naguère sur ce style, mais il aurait été perdu.

 

ching kam,cheng jian,mai zhusan

 

Ching Kam donne également des démonstrations fabuleuses : un autobus lui passe sur le corps, on lui brise de lourdes pierres sur le ventre, etc. Mais ces exercices destinés aux spectacles n'apporte rien à sa pratique personnelle et il les délaisse.
A cette époque, la pratique régulière et assidue des arts martiaux violents laisse le jeune homme haletant, il a l'impression de perdre davantage de force qu'il n'en gagne. Aussi il se tourne définitivement vers la pratique du Taiji Quan qui lui donne santé et bien-être.
Dans ces années là, le Taiji Quan est déjà bien répandu en Chine et à Kunming. Ching Kam côtoie les styles Yang, Wu et Sun du Taiji Quan.


Ching Kam va donc dorénavant se consacrer au style de Taiji Quan de son professeur, style qu'il considère comme le plus intéressant. Jusqu'à sa mort, il le pratiquera avec régularité associant cette pratique à celle du Neigong (內功, les "Exercices internes").
Ching Kam est alors un militaire de la garde de Jiang Jieshi (蔣介石, ou Chang Kai-chek). Aussi le 8 février 1949, Ching Kam part se réfugier à Hong-Kong (香港). Là-bas, il se lie d'amitié avec deux Chinois, un de la province du Shandong (山東) et l'autre de la province du Guangdong (廣東), avec lesquels il échange ses connaissances.
Ainsi avec ses amis, Ching Kam apprend le Yanqing Quan (燕青拳, la "Boxe du héros Yan Qing"), les Treize Taibao (十三太保, les "13 Hauts dignitaires gardiens de l'Empereur de Chine"), le Jingzuo (靜坐, la "Méditation assise"), le Yijinjing (易筋經, les exercices pour "Renforcer les muscles et les tendons", en 37 techniques) et les Tunagong (吐納功, "Exercices où l'on souffle et l'on aspire").


Ching Kam reste 10 ans à Hong Kong. A la suite d'une démonstration qu'il donne, il fait la connaissance de célèbres professeurs : Dong Yingjie (董英傑, 1888-1961, du style Yang du Taiji Quan), Geng Dehai (耿德海, du Dashengpigua Men 大聖劈掛門, une boxe imitant le singe), Liu Fameng (劉法孟,?-1964, du Yingzhao Quan (鷹爪拳), la boxe de l'aigle), etc.
Enfin avec sa famille, Ching Kam arrive en France, à l'époque où les Chinois sont bien rares dans notre pays.
En 1970 le Taiji Quan est encore inconnu en France, Ching Kam est donc un des tout premiers à l'enseigner, tout d'abord à des Chinois, puis progressivement à quelques Français. Il enseigne aussi son art de l'épée, le Chunyangjian, une de ses spécialités. Mais, il ne professe pas l'épée du Xiaozhoutian car hélas, il l'a oubliée. Enfin, à certains de ses élèves, il montre le Qinna (擒拿, les "Saisies") dont il fut sans doute le meilleur représentant en France, le Cha Quan, le Yanqing Quan, les armes, le Sanshou (散手, le "Combat libre"), le Yijinjing, etc.


Nous donnons ici son programme d'enseignement d'alors :

  • Xiaozhoutian ("Petite révolution") en 37 techniques du Taiji Quan :
    • enchaînement du Taiji Quan en 51 techniques,
    • Tuishou (推手) et ses 13 techniques (Peng, Lu, Ji, An, Cai, Lie, Zhou, Kao, Jin, Tui, Gu, Pan, Ding 掤捋擠按採挒肘靠進退 顧盼定),
    • Taiji Quan en 8 techniques (un film de ces 8 techniques a été publié par Naje sur : http://www.dailymotion.com/video/xf1fs5_8-mouvements-esse...),
    • Taiji Quan à deux personnes en 16 techniques;
  • Chunyangjian ("l'Epée du Yang pur"), Chunyangjian à deux personnes;
  • Tantui (la "Jambe élastique"), Tantui à deux personnes;
  • Cha Quan (la "Boxe de Monsieur Cha") :
    • 4e enchaînement du Cha Quan,
    • armes (sabre, deux sabres, deux épées, bâton, lance, hallebardes diverses, bâton à trois sections, chaîne à 13 sections, etc.)
    • combat libre ;
  • Yanqing Quan (la "Boxe du héros Yan Qing") :
    • Da Jingang Quan (大金剛拳, la "Grande boxe de la divinité Jingang),
    • Xiao Jingang Quan (小金剛拳, la "Petite boxe de la divinité Jingang) ;
  • Xinyi Quan (la "Boxe du coeur et de l'esprit") :
    • le coq (雞), le tigre (虎), le dragon (龍), etc.
  • Treize Taibao, un exercice de santé ;
  • Yijinjing (les exercices pour "Renforcer les muscles et les tendons") en 37 techniques ; etc.



L'année 1976, Ching Kam passe à la télévision française (l'extrait peut se voir sur le site de l'INA : http://www.ina.fr/sciences-et-techniques/medecine-sante/v...). A partir de ce passage, il enseigne davantage, sans jamais toutefois accepter beaucoup d'élèves.
Dans les dernières années de sa vie, Ching Kam est atteint par une hémiplégie droite consécutive à un accident vasculaire cérébral qui le laisse paralysé du bras droit. Le vieux combattant ne se décourage pas ; par la pratique de son Taiji Quan, celle du Yijinjing, du Qigong, des Ziwo Anmo (自我安摩, auto-massages) et son entraînement quotidien à la méditation, il se rééduque. Il recouvre ainsi une mobilité quasiment complète de son bras, au grand étonnement de ses amis.
Nous ne serions pas complets si nous ne parlions encore de sa passion pour le violon des Hu (胡琴, Huqin), cet instrument dont l'archet coincé entre deux cordes produit une mélopée si caractéristique...


Voilà, si vous vous souvenez dans les années 80 et 90 de la silhouette, le dimanche matin dans le Jardin du Luxembourg à Paris, d’un vieux Chinois aux allures de jeune homme, taillé comme un hercule que certains pratiquants saluaient avec respect... vous saurez à présent qu'il s'agissait de "Monsieur Ching Kam".

28 février 2010

Nouvelles découvertes sur le Taiji Quan

 

En 2003, a été retrouvé le « Livre de la famille Li » (李氏家譜) qui a été rédigé par Li Yuanshan (李元善, 1642-?) en 1716. Ce texte éclaire d'un jour nouveau l'histoire du Taiji Quan. L'historien Wang Xingya (王興亞, né en 1936) l'a particulièrement étudié. On y apprend que la famille Li et celle de Chen Wangting (陳王庭), l'ancêtre de la lignée du Taiji Quan, étaient parentes.

Tout commence avec Li Chunmao (李春茂, 1568-1666) qui a étudié la boxe, l'épée, la lance, l'arc, la stratégie militaire et la religion avec Bogong Wudao (博公武道), au monastère Qianzai (千載寺) du village Tang (唐村) dans le district de Bo'ai (博愛縣) de la province du Henan (河南). Cette localité se situe à une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau de Chenjia Gou, le village de la famille Chen. Quant au monastère, il pratiquait une synthèse du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme. Dans la salle Taiji (太極宮) du monastère, Li Chunmao a appris « l'Exercice de santé du Wuji » (Wuji Yangsheng Gong, 無極養生功) et les « Treize techniques de boxe » (十三勢拳). Li Chunmao a d'ailleurs composé, en 1590, le Wuji Yangsheng Quanlun (無極養生拳論) et le Shisan Shi Xinggong Ge (十三勢行功歌). Or, le contenu de ce dernier traité est proche du Shisan Shi Xinggong Ge qui est attribué à Wang Zongyue (王宗嶽).

Les deux fils de Li Chunmao : Li Zhong (李仲, 1598-1689) et Li Xin (李信, 1606-1644), ainsi que le neveu de Li Chunmao : Chen Wangting se sont eux aussi adonnés à cet art en ce même monastère. Ils ont créé le Taiji Yangsheng Gong (太極養生功). Li Zhong était le père de Li Yuanshan dont nous avons parlé au début de cet article. Quant à Li Xin, connu également sous le nom de Li Yan (李岩), il fut l'un des généraux de Li Zicheng (李自成, 1606-1645) qui mis fin au règne de Chongzhen (崇禎, 1611-1644) le dernier empereur de la dynastie des Ming (明朝).

En 2002, Yi Fan (亦凡) avait déjà retrouvé au village Tang, un exemplaire du Taiji Quan lun (太極拳論) daté de décembre 1786 et signé de Li Helin (李鶴林, 1716-1808), l'arrière-petit-fils de Li Chunmao. Le texte est quasiment le même que le Taiji Quan lun attribué à Wang Zongyue. Li Helin a d'ailleurs écrit à la même époque le Dashou Ge (打手歌). Et l'on sait que le Dashou Ge est un autre traité de Taiji Quan attribué à Wang Zongyue.

Or, à l'entrée de la maison de Li Helin existait une plaque qui a été brûlée lors de la Révolution culturelle (1966-1976). On y lisait : « L'excellence de (l'art) martial » (武元傑第), la plaque était signée : « (Votre) élève Wang Zongyue » (門弟王宗嶽) et datée de 1793 (乾隆五十八年).

Rappelons que les traités de Taiji Quan de Wang Zongyue, ont été trouvés, en 1852, par le frère de Wu Yuxiang, dans une boutique de sel du district de Wuyang (舞阳县). Or, le fils de Li Helin, Li Yongda (李永達) tenait une boutique de sel à Wuyang.

Ces faits nouveaux permettent de mieux dessiner la genèse du Taiji Quan, nous y reviendrons dans les jours prochains...

 

 

15 octobre 2009

Le corps en Occident et en Orient


Ceci est une conférence donnée par l'un des deux auteurs de ce blog, le 27 septembre 2009, à l'occasion de la fête d'Accueil naissance, à Paris dans le 13e arrondissement :


Une légende tenace veut que notre Moyen Age fut une période sombre ou nos ancêtres étaient plutôt frustres et sales. Il suffit de se souvenir du film les Visiteurs et du personnage campé par Christian Clavier.

Pourtant dès le 12e siècle, les peintures, les gravures, les sculptures et les textes montrent une autre réalité.

 

Les préoccupations d'hygiène nous ont été léguées par les Arabes ; eux-mêmes les avaient recueillis auprès des Grecs et des Romains. Citons par exemple, le médecin grec Galien (Γαληνός, v. 130-v. 216) qui recommandait les cures thermales.

En 1292 à Paris, il y avait 27 étuves publics (selon le Livre de la taille de 1292, le plus ancien registre de la taille conservé), Paris s'étendant alors sur seulement 272 hectares, cela signifie qu'il y avait en moyenne une étuve pour 10 hectares ! Les femmes et les hommes s'y baignaient ensemble et même fréquemment s'y lavaient l'un l'autre.

Il pouvait aussi y avoir des baignoires, nommées cuviers, pour les couples, comme on le voit sur le Manuscrit de Valerius Maximus du 15e siècle, où l'on mangeait nu pendant les ablutions.


On usait aussi de savon ou de saponaire (Saponaria officinalis), de dentifrices et de shampooings à base de plantes.

Saponaria_officinalis.jpg

Saponaria officinalis

Et on prêtait une attention toute spéciale aux bébés qu'il était recommandé de laver quotidiennement.

 

La paysanne ou le paysan entraînait, bien entendu, naturellement son corps. C'était le cas également de nombres d'artisans.

Le moine défrichait et cultivait son jardin.

Le chevalier pratiquait l'équitation, la lutte et le maniement des armes.

Sans parler du fait que tous n'utilisaient ni voiture, ni métro, ni ascenseur, ni escalier mécanique, ni machine à laver, etc.

Puis, vint la Renaissance et, encore plus le 17e siècle, qui virent d'un mauvais œil ces pratiques corporelles.

Pour René Descartes (1596-1650), le corps et l'esprit sont « réellement distincts », c'est le fameux « dualisme cartésien ». Toutefois, on omet, bien souvent, de préciser que pour lui, le corps et l'esprit interagissent l'un sur l'autre.

Au 19e siècle, les gymnastiques n'entraînent qu'une section du corps à la fois, telle la gymnastique suédoise très prisée à l'époque.

On en arriva à la fin du 19e et au début du 20e siècles à d'insensées extrémités. Ainsi, dans certaines pensions religieuses pour jeunes filles, il était rigoureusement interdit de laver les « parties honteuses ». On imposait même des blouses à trous, pour se doucher sans être nus, on se lavait en passant le gant de toilette à travers les trous.


Du coup, notre civilisation se trouva mal dans son corps et se trouve toujours mal. On a méprisé le corps, on l'a séparé artificiellement de l'esprit, alors que l'on n'a jamais réussi à faire vivre un cerveau au-dehors d'un corps.

Dans la vie quotidienne, l'homme moderne pousse son corps sans l'écouter, en se stressant, en consommant du café, du tabac, voire des substances encore plus toxiques.

L'homme moderne a ses épaules trop contractées, souvent relevées, il est recroquevillé, il respire mal, peu profondément, son corps est raide, ses hanches sont fixes et sa colonne vertébrale ne joue plus son rôle de ressort, surtout chez les hommes car ils n'accouchent pas ! Les différentes sections du corps ne sont plus capables de se mobiliser dans le bon ordre, afin d'amplifier l'énergie cinétique qui traverse le corps, nous allons bientôt reparler de ce point.

Pour réapprendre à utiliser son corps, l'homme moderne se tourne vers des pratiques d'origine orientale, comme le yoga (योग), les divers massages, le tantrisme (तन्त्र) et les arts martiaux.


Personnellement je pratique les arts martiaux chinois et le Taiji Quan (太極拳) depuis 34 ans.

Prenons deux exemples...

Nous n'aborderons pas ici les soi-disantes performances physiques présentées lors de démonstrations publiques, tel que tordre une lance en mettant la pointe sur sa gorge, ces jongleries ne reposant que sur des astuces physiques, voire parfois sur des trucages.

Pour le premier exemple, nous constaterons que l'homme moderne, s'il a besoin de pousser, va trop souvent bloquer son corps (sa taille, son dos, son buste et ses épaules), pour prendre appui dessus et il n'utilisera que son bras pour pousser. En fait, il n'utilisera quasiment que son triceps, le muscle que l'on développe en faisant des pompes. Ce muscle est peu volumineux et peu puissant même chez les athlètes.

Le pratiquant de Taiji Quan, lui, utilisera tout son corps et notamment sa taille. Ainsi, il va se servir des muscles de sa jambe et de sa taille, bien plus volumineux et puissants que le triceps. Pour cela, certains muscles antagonistes seront relâchés, notamment les épaules afin de lancer les bras.

Notons que la contraction des différents muscles n'est pas simultanée, mais qu'elle traverse le corps telle une onde, avec un retard d'une partie à l'autre. Ce retard vient du fait que les différentes sections du corps ne sont pas dures comme la boule de billard des problèmes scolaires de collisions élastiques.

Le pratiquant de Taiji Quan va de plus prendre appui sur le sol, en baissant son centre de gravité. C'est le principe de l'arc-boutant appuyé sur le pilier de culée des cathédrales gothiques.

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Cathédrale Notre-Dame de Paris et ses arcs-boutants

Cette connaissance du corps sert aussi à connaître le corps de l'autre. « Connaître l'autre et se connaître soi-même » (知彼知己 zhi bi zhi ji) recommandait déjà Sunzi (孫子, fin 6e-début 5e av. J-C), il y a 2 500 ans.

Aussi le deuxième exemple, que nous allons évoquer, est le Tingjing (聽勁), la « Force qui écoute ». La main en contact avec l'autre, on l'écoute, afin de prévoir ses mouvements. On ressent les contractions musculaires, les translations du centre de gravité et les petits mouvements d'élan, dans la main.

J'espère que ces deux exemples vous auront fait entrevoir les richesses que recèle notre corps...

 

Pour conclure, ajoutons que ces notions n'étaient pas inconnues de l'Occident.

Pour ne citer qu'un exemple fameux, tout paysan savait bien que, pour manier sa large faux, il fallait utiliser tout son corps, en le coordonnant bien, et non les bras seuls.

Le philosophe Socrate (Σωκράτης, 5e siècle av J-C) au fronton du temple de Delphes (Δελφοί) lisait ce conseil : « Connais-toi toi-même » (Γνῶθι σεαυτόν).

Enfin le maître d'armes ésotérique espagnol, Jerónimo de Carranza (?-1600), inspiré par Raymond Lulle (v. 1232-1316), dans son traité « Philosophia de las armas » parlait du Tacto (le Tact, au sens de contact tactile). Les escrimeurs français parlèrent, par la suite, de « sentiment du fer ».


Pour conclure, les secrets du corps étaient détenus aussi bien par l'Orient... que par l'Occident.


Bibliographie :
Besnard Charles, Le Maistre d'armes libéral, 1653.
Closson Monique, Historama n°40, juin 1987 (http://medieval.mrugala.net/Bains/Bains.htm).
Damasio Antonio, L'Erreur de Descartes : la raison des émotions, Odile Jacob, 1995.
Descartes René, Discours de la méthode, 1637.
Descartes René, Traité des passions, 1649.
Huard Pierre & Wong Ming, Soins et techniques du corps en Chine au Japon et en Inde, Berg International, 1971.
Pernoud Régine, Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977.
Thibault d'Anvers Girard, Academie de l'Espee, 1630.

04 avril 2009

Quelques nouvelles réflexions sur l’origine du Taiji Quan

Avant de prendre connaissance du texte qui suit, il est conseillé de relire celui du 14 décembre 2006 intitulé :

L’origine du Taiji Quan et son rapport avec le Shaolin Quan

Rappelons simplement que certaines caractéristiques de l'enchaînement Xinyiquan (心 意 拳) de la famille Jia (賈) ressemblent tant au Taiji Quan (太 極 拳) qu'ils ont clairement une origine commune. Reste à déterminer le lien exact de parenté...

En 2007, dans un jardin public, alors que nous montrions à l’un de nos élèves ce Xinyiquan, un professeur chinois d’arts martiaux, Zhang Aijun (張 愛 軍), nous a abordé.

Il était étonné que nous connaissions cet enchaînement qu’il avait lui-même appris dans la province du Henan (河 南) auprès de Jia Zhaoxuan (賈 召 宣).

Plus tard autour d'un verre, nous avons poursuivi cette discussion.


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Le site de Zhang Aijun
(http://www.zhaobao.fr/index.html)


Zhang Aijun nous a dit qu’il connaissait cet enchaînement sous le nom de Xiequan (斜 拳 Boxe en oblique) et qu’il était pratiqué à Zhengzhou (鄭 州) et dans ses environs. Zhengzhou est une grande ville à une cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Shaolin, à une quarantaine de kilomètres à l’Est du village des Chen (陳 家 句) et du bourg de Zhaobao (趙 堡 鎮).

Nous-mêmes avons remarqué que Jia Songan (賈 松 安), petit-fils de Jia Zhaoxuan, enseigne actuellement cet enchaînement à Kaifeng (開 封) et à Jiazhai (賈 寨) sous le nom de Shaolin Xiexingquan (少 林 斜 行 拳) ou encore : « Xiexingquan de l'ancienne école de Shaolin » (少 林 古 传 心 意 邪 行 拳). Jiazhai est à une dizaine de kilomètres de Zhengzhou. On peut voir Jia Songan exécuter une partie de cet enchaînement sur : http://www.56.com/u39/v_MTI1MDIzNjQ.html et sur http://www.56.com/u14/v_MTc2OTUzMDc.html.


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Jia Songan dans la posture du « Coq d'or qui se dresse sur une patte »
(金 雞 獨 立)
(http://shaolinwushuyuan.51.net/gg/sdmpzs.htm)


Zhang Aijun nous a confié que c'est Jia Zhaoxuan de Jiazhai qui en 1984, au moment de la publication du livre Shaolin Wushu (少 林 武 術), aurait rebaptisé l'enchaînement Xiequan en Xinyiquan et l’aurait attribué à sa famille sans raison fondée.


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Le livre Shaolin wushu paru en 1984


Son descendant Jia Songan semble quant à lui réserver le nom de Xinyi Quan (心 意 拳) à son style en général. Xinyi est d'ailleurs un terme classique de Shaolin Quan (la « Boxe de Shaolin » 少 林 拳). Xinyi Quan est par exemple le nom de la boxe de Shaolin du style Yue (岳) ou le nom de celle des élèves de Wu Shanlin (吴 山 林 1875-1970) ; sans parler des enchaînements Changhu xinyimen (長 護 心 意 門) et Xinyiba (心 意 把) du Shaolin Quan.

Zhang Aijun a cité deux autres professeurs, décédés aujourd'hui, qui enseignaient le Xiequan. Ce sont Zhang Rulin (張 儒 林) de Xingyang (滎 陽), à une vingtaine de kilomètres de Zhengzhou, et Li Xinfa (李 新 發) de Zheng Zhou. Une recherche sur Internet montre que cet enchaînement Xiequan est particulièrement rare, puisqu'il est quasiment absent de la « toile ».

Nous avons demandé à Zhang Aijun si l'enchaînement Xiequan différait selon les professeurs qu’il a rencontré. Il nous a répondu qu’il était à chaque fois assez semblable.
Cette parenté est vraisemblablement le signe que tous ces pratiquants descendent d’un même professeur récent.
Mais, d’où ce professeur tenait-il lui-même ce Xiequan ?

Notons que cet enchaînement est parfois enseigné par des pratiquants de Changshi Wuji (萇 氏 武 技) (une boxe, très répandue dans les alentours, se réclamant de Chang Naizhou 萇 乃 周 1724-1783). Toutefois, nous ne croyons pas que cela soit son origine. En effet, les techniques du Xiequan sont assez éloignées de celles du Changshi Wuji qui sont particulièrement caractéristiques.


Trois hypothèses sont possibles

1) Cet enchaînement descend récemment du Taiji Quan ;
2) Il descend d’un ancêtre du Taiji Quan ;
3) Le Taiji Quan descend de l’ancêtre de cet enchaînement.

Etudions tout cela...

Comme nous l’avons déjà dit, dans ce Xiequan, on trouve la même structure et le même ordre des techniques que dans l'enchaînement du Taiji Quan (le « Premier enchaînement » 第 一 路 du style Chen). Toutefois, le coup de poing et ses répétitions y sont absents, comme dans le style Zhaobao du Taiji Quan.


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Coup de poing (掩 手 肱 捶) de la famille Chen


XQ5.jpg

Coup de poing (搬 攔 捶) de la famille Yang


Si ce coup de poing a été ajouté dans le Taiji Quan, après sa séparation avec le Xiequan, cet ajout est forcément ancien. Car ce coup de poing se trouve déjà dans le Chenshi quan xie pu (le « Recueil de la boxe et des armes du style Chen » 陳 氏 拳 械 普), un manuscrit qui conserve les anciennes listes d’enchaînements du style Chen du Taiji Quan.

Par conséquent ce Xiequan est un parent proche soit du Zhaobao, soit du style Chen tel qu’il était pratiqué anciennement.

Si l'on dresse la liste des noms de techniques communs à la fois au Shaolin Quan, au Xiequan et au Taiji Quan, on obtient plus d'une vingtaine de noms :

Ao 拗,
Bai he liang xi 白 鶴 晾 翅,
Bai she tu xin 白 蛇 吐 信,
Da hu 打虎,
Danbian 單 鞭,
Erqi jiao 二 起 腳,
Gao tan ma 高 探 馬,
Hui tou wang yue 回 頭 望 月,
Jingang dao dui 金 剛 搗 碓,
Jinji du li 金 雞 獨 立,
Kua hu 跨 虎,
Lianhuan chui 連 環 捶 / Lianhuan pao 連 環 炮,
Long chu hai 龍 出 海 / Long chu shui 龍 出 水,
Qian hou 前 后,
Qixing 七星,
Shi zi jiao 十 字 脚,
Shi zi shou 十 字 手,
Tongbei 通 背,
Wangong she hu 彎 弓 射 虎,
Xie xing 斜 行,
Ye ma fen zong 野 馬 分 鬃,
Yuanhou xian guo 猿 猴 献 果,
Yunding 雲 頂 / Baiyun gai ding 白 雲 蓋 頂,
Yunü 玉 女,
etc.

On peut relever quantité d’autres traits qui ne sont communs qu’au Shaolin Quan et au Xiequan (noms de techniques, manière d’exécuter les mouvements).
Ces caractéristiques sont un peu comme des gènes qui témoignent de l'hérédité...
La parenté entre le Xiequan et le Shaolin Quan est donc évidente.

Si le Xiequan descendait récemment du Taiji Quan, cela voudrait dire que ce dernier aurait perdu toutes ces caractéristiques ensuite ?
Plus exactement, cela signifierait que tous les styles de Taiji Quan (Chen, Zhaobao, Yang 楊, etc.) auraient perdu ces particularités récemment et en même temps.
Cela semble bien improbable.

Ajoutons que les traits propres au Taiji Quan, ceux que l'on ne retrouvent pas dans le Shaolin Quan (le début de l'enchaînement où l'on avance vers l'avant et non sur le côté et le rythme lent en général), ne se retrouvent pas non plus dans le Xiequan.

Au vu de tous ces éléments, il est plus probable que le Xiequan descende d’un lointain ancêtre du Taiji Quan, ancêtre datant d’avant la séparation des styles Zhaobao, Chen et Yang.

Et comme ce lointain ancêtre, commun au Taiji Quan et au Xiequan, avait une tournure bien plus Shaolin que les Taiji Quan actuels, on peut se demander s’il n’était pas tout simplement un enchaînement de Shaolin Quan...

26 mars 2008

La Boxe de la Mante religieuse (Tanglang Quan)

Tanglang Quan est le nom de plusieurs boxes chinoises qui s’inspirent des mouvements des pattes avant de la mante religieuse. On peut classer toutes ces boxes en deux groupes distincts.

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Au Nord de la Chine
Le premier groupe au Nord aurait été créé au 17e siècle par Wang Lang 王郎, natif de la province du Shandong 山東. L’une des plus anciennes traces de son existence se trouve dans un manuscrit de Shengxiao Daoren 昇蕭道人 copié en 1762 : « La vraie transmission de l'habit et du bol du monastère de Shaolin » (Shaolinsi Yi Bo Zhenzhuan 少林衣缽真傳).
Il n’y a pas de preuves historiques de l’existence des générations les plus anciennes de cet art, aussi nous ne présenterons, ici, que les professeurs dont l’existence est attestée.
Ces boxes du Nord se sont subdivisées en quatre branches : Meihua Tanglang Quan, Qixing Tanglang Quan, Liuhe Tanglang Quan et Tongbei Tanglang Quan.

Meihua Tanglang Quan 梅花螳螂拳
La première branche, la « Boxe de la Mante religieuse de la fleur de prunier » (Meihua Tanglang Quan) vient de Liang Xuexiang 梁學香 (19e-début 20e). Des quatre principaux élèves de ce dernier descendent toutes les écoles actuelles :
- Meihua Tanglang de Liang Zhongchuan 梁中川 (19e-début 20e),
- Meihua Tanglang Quan de Jiang Hualong 姜化龍 (1855-1924), enseigné en France par Patrick Cassam-Chenaï,
- Taiji Meihua Tanglang de Hao Lianru 郝蓮茹 (1865-1914),
- Taiji Tanglang de Sun Yuanchang 孫元昌 (19e-début 20e).

Précisons que :
· Le Changquan Tanglang Men 長拳螳螂門 est une création de Wang Songting 王松亭 (1884-1960) spécialement à partir du Meihua Tanglang Quan de Liang Zhongchuan. Le professeur le plus connu à Taiwan de ce style est Gao Daosheng 高道生 (né en 1915).
· Malgré son nom, le Qixing Tanglang Quan de Li Kunshan 李昆山 (1895-1980), un élève de Jiang Hualong, pratiqué actuellement à Taiwan est un descendant du Meihua Tanglang Quan.
· Le Babu Tanglang Quan 八步螳螂拳 de Wei Xiaotang 衛笑堂 (1901-1984), qui descend de la lignée de Jiang Hualong, est une variante du Meihua Tanglang Quan qui s’est développée à Taiwan.
· Le Mimen Tanglang Quan 秘門螳螂拳, mise au point par Wang Zijing 王字敬 (20e siècle) à partir du Meihua Tanglang Quan de Jiang Hualong.
· Enfin, le Taiji Tanglang Quan 太極螳螂拳 pratiqué actuellement au Viêt-nam et à Hongkong a été transmis par Zhao Zhuxi 趙竹溪 (1898-1991) de la lignée de Sun Yuanchang.

Qixing Tanglang Quan 七星螳螂拳
Le deuxième, la « Boxe de la Mante religieuse des sept étoiles » (Qixing Tanglang Quan) vient de Li Sanjian 李三剪 (1821-1930). De deux de ses élèves sont issus les deux styles principaux actuels, celui de Wang Rongsheng 王榮生 (1854-1926) et celui de Wang Yunpeng 王雲鵬 (né vers 1865).

Le style de Wang Ronsheng a été enseigné au fameux « Institut d’éducation physique de l’essence martiale » (Jingwu Tiyu Hui 精武體育會) de Shanghai, de Guangzhou et de Hongkong. De là il s’est propagé aux Etats-Unis et en Europe. Le professeur le plus connu est sans doute Luo Guangyu 羅光玉 (1889-1944) qui eut bien des disciples.
L’école de Wang Yunpeng n’est quasiment pratiquée qu’en Chine Populaire. Toutefois Gao Shikui 高世奎 l'enseigne à Paris.

Comparaison entre le Meihua et le Qixing Tanglang Quan
Ces deux branches sont cousines, puisque les techniques sont similaires, que la théorie est pour ainsi dire la même, qu’elles sont originaires de villes proches l’une de l’autre, que les quatre enchaînements principaux portent quasiment les mêmes noms et se ressemblent :

Bengbu/Bengbu 蹦步/崩步,
Luanjie/Lanjie 亂截/攔截,
Bazhou/Bazhou 八肘 et
Zhaiyao/Zhaiyao 摘要.

Liuhe Tanglang Quan 六合螳螂拳
La « Boxe de la Mante religieuse des six combinaisons » (Liuhe Tanglang Quan) descend de Lin Shichun 林世春 (fin 19e), un élève de Wei Delin 魏德林 (19e) un professeur de Tanglang Quan. Lin Shichun a combiné ce Tanglang Quan avec la boxe Liuhe Duanchui 六合短捶.
Cette branche du Liuhe Tanglang Quan s’est répandue dans la province du Shandong, grâce à Ding Zicheng 丁子成 (fin 19e-début 20e). Elle fut amenée à Taiwan par Zhang Xiangsan 張祥三 (20e) et Liu Yunqiao 劉雲樵 (1909-1992).
On y utilise de préférence la « posture quatre-six » (Siliubu 四六步). Les techniques ressemblent peu à celles des branches Meihua et Qixing. Toutefois, les trois branches reconnaissent Wang Lang comme le créateur de leur Tanglang Quan.

Tongbei Tanglang Quan 通背螳螂拳
Dans la province du Hebei, à Cangzhou 滄州, s’est développée une quatrième branche, la « Boxe de la Mante religieuse du dos traversé » (Tongbei Tanglang Quan). Elle remonte à Yang Junpu 楊俊普 (fin 19e).

Tanglang Quan moderne
Pour être complet, il faudrait encore citer le Tanglang Quan de compétition et de démonstration, mis au point par Yu Hai 于海 (né en 1942) à partir du Meihua et du Qixing Tanglang Quan.
Il s’agit plus d’une danse imitative moderne que d’un art martial traditionnel.
Yu Hai est par la suite devenu un acteur célèbre en Chine Populaire.

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Au Sud de la Chine
Dans la province de Guangdong 廣東, se trouvent l’autre groupe de boxes de la Mante religieuse. Il se subdivise essentiellement en deux branches.
La « Boxe de la famille Zhu » (Zhujia Jiao 朱家教) qui fut exclusivement transmise dans la communauté Hakka (Kejia 客家), jusqu'à Ye Rui 葉瑞 (20e). Il fut le premier à enseigner en dehors de cette communauté et changea le nom de sa boxe en Zhoujia Tanglang Quan 周家螳螂拳.
La deuxième branche méridionale est la « Boxe de la mante religieuse de la forêt de bambous » (Zhulin Tanglang Quan 竹林螳螂拳). Elle affirme descendre du moine Sanda 三達 (19e).
Ces deux branches s’intéressent surtout au combat rapproché, en utilisant le principe « sortir de l'eau (et) s'enfoncer, aspirer (et) expirer » (Fu chen tun tu 浮沉吞吐).
Elles ont une morphologie caractéristique de la province du Fujian 福建. De plus, l’enchaînement Sanjian 三箭 du Zhoujia Tanglang Quan est très semblable au Sanzhan 三戰 du Yongchun Baihe Quan, l’une des principales boxes de cette province.

14 décembre 2006

L’origine du Taiji Quan et son rapport avec le Shaolin Quan

En 1994, dans notre livre « Taiji Quan art martial ancien de la famille Chen » (aujourd’hui épuisé), nous proposions une étude historique nouvelle sur l’origine du Taiji Quan.

Voici, légèrement résumé, ce que nous écrivions alors :

Pour essayer d'être plus clair, nous allons articuler cette discussion en huit points. Précisons que l'hypothèse sur l'origine du Taiji Quan, présentée ici, est inédite. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle a le mérite de s'appuyer sur des faits vérifiables.

1er point

C'est seulement à partir de la génération de Chen Wangting (17e siècle), que les Chen commencent à être cités pour leur dextérité martiale. Chen Wangting serait-il alors le créateur du Taiji Quan, ou le tiendrait-il d'un autre boxeur étranger à la famille ?

2e point

Le lettré Tang Hao (1897-1959) qui fit des recherches à Chenjia Gou (le village de la famille Chen), a formulé l'hypothèse que le Taiji Quan aurait été mis au point par Chen Wangting (1600-1680), à partir notamment du traité du Général Qi Jiguang (1528-1588), le Jixiao Xinshu. En effet, ce livre contient 32 techniques illustrées, synthèse de 16 boxes différentes de la fin de la dynastie des Ming (1368-1644), or 29 des 32 noms de ces techniques se retrouvent dans les sept enchaînements anciens du Taiji Quan. De plus, certaines de ces techniques ressemblent à celles du Taiji Quan.

Il nous semble qu'ainsi, Tang Hao a démontré clairement, que le Taiji Quan a été fortement influencé par la boxe de Qi Jiguang, mais il n'a peut-être pas démontré que l'influence fut directe... Chen Wangting n'a-t-il eu en main que le livre de Qi Jiguang, ou a-t-il appris d'un autre boxeur qui descendrait directement ou indirectement de Qi Jiguang ?

3e point

A une cinquantaine de kilomètres du village des Chen se trouve le Monastère Shaolin (Monastère de la "Petite forêt"), rendu célèbre en Occident par une série hollywoodienne et des films commerciaux de Hong-Kong. Hélas aujourd'hui, le temple est peuplé d'athlètes et d’acrobates qui vendent une boxe de Shaolin modernisée à l'usage des touristes passionnés, fortunés et parfois un peu naïfs... Pourtant ce monastère connut de beaux jours et sa boxe fut réputée.

Si l'on compare les enchaînements actuels du Shaolin Quan (la Boxe de Shaolin), enfin ceux qui semblent les plus anciens, avec ceux du Taiji Quan, on est frappé par la ressemblance. Plus d'une trentaine de techniques et un enchaînement (Paochui), portent en effet le même nom.

Aujourd'hui d'innombrables livres paraissent. Mais autrefois les noms des techniques n'étaient pas révélés aussi facilement au grand public, il fallait apprendre cette boxe pour les connaître.

Nous soulignons ceci, afin d'expliquer que souvent des noms identiques sont l'indice que les boxes sont proches parentes !

Au hasard de nos investigations, nous avons ainsi relevé, parsemés dans les trois quarts des enchaînements de Shaolin, les noms de techniques de Taiji Quan suivants :

- Baihe Liang Chi (La grue blanche déploie ses ailes),
- Bai Jiao (Balayer le pied),
- Bai She Tu Xin (Le serpent blanc dardant sa langue),
- Bai Yuan Xian Guo (Le singe blanc offre un fruit),
- Baiyun Gai Ding (Les nuages blancs couvrent les sommets),
- Chao Tian (Se dresser vers le ciel),
- Chong (Attaquer),
- Da Hu (Frapper le tigre),
- Dan Bian (Le fouet),
- Dang Tou Pao (Tirer à bout portant avec un canon),
- Er Qi Jiao (Donner un coup de pied sauté),
- Fan Shen (Se retourner),
- Fu Hu (Subjuguer le tigre),
- Haidi Lao Yue (Sortir la lune du fond de la mer),
- Huai Zhong Pao Yue (Porter la lune dans son sein),
- Huang Long San Jiao Sui (Le dragon jaune agite l'eau trois fois),
- Jingang Daodui (Jingang martèle),
- Jin Ji Du Li (Le coq d'or debout sur une patte),
- Kua Hu (Chevaucher le tigre),
- Lan Zhou (Bloquer avec les coudes),
- Lian Huan Pao (Les trois coups de canon qui s'enchaînent),
- Niaolong Bai Wei (L'oiseau-dragon remue la queue),
- Qi Xing (Former les sept étoiles),
- Que Di Long (Le dragon joue à terre tel un moineau),
- Tongzi Bai Guanyin (L'enfant qui vénère Guanyin),
- Saotang Tui (Balayer avec la jambe),
- Shi Zhi Jiao (Croiser le pied),
- Shi Zhi Shou (Croiser les mains),
- Wan Gong She Hu (Tirer à l'arc sur le tigre),
- Weituo Xian Gan (Weituo montre sa perche),
- Xianren Zhi Lu (Le dieu qui montre le chemin du doigt),
- Xie Xing (Avancée oblique),
- Xuan Feng Jiao (Le coup de pied cyclone),
- Yanzi Zhuo (L'hirondelle picore),
- Ye Ma Fen Zong (La crinière du cheval sauvage séparée par le vent),
- Yu Nü Chuan Suo (La fille de jade lance la navette),
- Zhan Shou (La main coupante),
- etc.

Comme on le voit, la liste est longue. De plus, la théorie des deux boxes, présente quelques analogies (le Chansi, le Fajing, l'alternance du Gang et le Rou, les quatre Liang qui gouvernent mille livres, etc.) Bref, le Taiji Quan et le Shaolin Quan ont l'air d'être d'assez proches cousins.

Notons enfin que plusieurs des techniques que nous venons de citer, se trouvent également dans le livre de Qi Jiguang.

Nous pouvons conclure de cela qu'il semblerait que les boxes de Shaolin et de Chenjia Gou ont toutes deux subi l'influence de celle de Qi Jiguang, et que, vu la proximité du Mont Song et de Chenjia Gou, l'une des deux boxes soit à l'origine de l'autre ou tout du moins l'ait fortement transformée.

4e point

Les noms de Jingang et de Weituo (deux divinités protectrices, gardiennes des temples bouddhiques) qui sont donnés par exemple : au deuxième mouvement du Diyilu ("Premier enchaînement" du style Chen) et au 47e mouvement du Taiji Danjian (l'Epée du Taiji), ainsi que celui de Guanyin (une déesse très importante du panthéon bouddhique) qui est donné à la deuxième posture du Taiji Shisan Gan (l'enchaînement des "Treize techniques de la perche du Taiji"), ne correspondent pas à des techniques de la boxe de Qi Jiguang.

Ces trois divinités bouddhiques pourraient donc laisser penser que le Taiji Quan est un héritier du vieux Shaolin Quan, lui-même héritier de l'art du Général Qi. La moitié environ, des enchaînements de Shaolin contiennent en effet, au moins une technique de Qi Jiguang.

Rappelons que le Monastère Shaolin avait pour coutume d'inviter les experts de Wushu (Art martial), afin d'enrichir ses connaissances.

Mais poursuivons...

5e point

L'historien du Wushu, Matsuta Takachi, dans son "Historique des arts martiaux chinois" (Zhongguo Wushu Shilue), parle lui aussi de ressemblances troublantes. Il cite le Hongquan (le Poing rouge) qui était jadis le quatrième enchaînement de Taiji Quan, et le met en rapport avec le Hongquan, son homonyme, pratiqué au Monastère Shaolin.

De plus, dans un enchaînement de bâton du style de Chen Wangting, le Panluo Bang et dans un enchaînement de bâton du Monastère Shaolin, Matsuta Takachi trouve quatre techniques analogues et ayant le même nom :

- Chaotianshi, la Posture dressée vers le ciel,
- Danshanshi, la Posture du Mont Dan,
- Disheshi, la Posture du serpent rampant,
- Kuajianshi, la Posture où l'on enjambe l'épée.

6e point

Ce que Matsuta Takachi ne précise pas, c'est que deux de ces techniques de bâton (Chaotianshi et Kuajianshi) se retrouvent aussi dans le traité de la lance de Qi Jiguang ; et surtout que ces quatre techniques se trouvent dans un traité de Cheng Chongdou, paru en 1621 : Shaolin Gunfa Chan Zong, les "Explications des vrais techniques du bâton de Shaolin" !

Alors cela signifierait-il, que c'est le Shaolin Quan qui a influencé le Taiji Quan, puisque Cheng Chongdou est né une quarantaine d'années avant Chen Wangting ?

7e point

En 1984, un livre paru dans la province du Henan, et intitulé Shaolin Wushu, présente un enchaînement dénommé Xinyiquan (la Boxe du coeur et de la pensée, à ne pas confondre avec la "Boxe de la forme et de l'esprit" : Xingyi Quan). Jia Zhaoxuan y déclare que sa famille détient cette boxe depuis un de ses ancêtres : Jia Shuwang, qui apprit le Shaolin Quan au monastère.

Jia Zhaoxuan explique que son ancêtre a recopié un vieux manuscrit au monastère, manuscrit qui décrivait cet enchaînement. Tout ceci se passait sous le règne de l'Empereur Kangxi (1662-1723), c'est-à-dire autour de l'époque de la mort de Chen Wangting. Hélas la bibliothèque de Shaolin a brûlé lors de l'incendie du temple en 1928. Or ce Xinyi Quan présente la même succession de techniques que le Diyilu (le Premier enchaînement) du Taiji Quan et les noms mêmes des techniques présentent des analogies certaines et nombreuses !


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Enchaînement Xinyiquan de la famille Jia







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Jingang martèle (Jingang Daodui) du Xinyiquan de la famille Jia

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Jingang martèle (Jingang Daodui) par Chen Zhaokui (1927-1981) d'après Chen shi Taiji Quan de Shen Jiazhen, Beijing, 1963

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Technique de frapper le tigre (Da hu shi) du Xinyiquan

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Courber le dos et faire Kao (Bei zhe kao) par Chen Zhaokui

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Technique basse (Xia shi) du Xinyiquan

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Tomber en croix (Die cha) par Chen Zhaokui

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Les bras en croix, donner un coup de pied (Shi zi jiao) du Xinyiquan

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Les bras en croix, balayer le lotus (Shi zi bai lian) par Chen Zhaokui





Lorsque, à la publication de ce livre chinois, nous avons fait cette découverte, nous avons été frappés entre autres, par plusieurs faits.

- Premièrement, les sites de Shaolin et de Chenjia Gou, ne sont distants que de deux jours de marche. D'ailleurs Chen Wangting s'y est rendu, pour tenter de raisonner son ami Li Jiyu, au 17e siècle.

- Deuxièmement, le Shaolin Quan et le Taiji Quan du style Chen, contrairement à ce que l'on pense habituellement, ont une théorie, des techniques et des enchaînements présentant de troublantes similitudes.

- Troisièmement, le Shaolin Quan, comme le Taiji Quan, doit beaucoup à la boxe du Général Qi Jiguang.

- Quatrièmement, certaines techniques existent ou existaient, dans les deux boxes, mais ne se retrouvent pas dans la boxe de Qi...

8e point

Le Monastère Shaolin a participé à la lutte contre les "Pirates japonais" (Wo kou) au 16e siècle, en envoyant sur place des moines guerriers. Vu les mauvais résultats obtenus par l'armée chinoise et les champions de Wushu (Art martial), le Général Qi fut appelé pour sauver la situation. Les techniques du général et de son armée, réussirent, là où d'autres avaient échoué. La boxe de Qi Jiguang fut alors entourée d'un légitime prestige et il est tout à fait possible que des moines de Shaolin aient pu s'initier à l'art du Général Qi.


Conclusion à ces huit points

Tout ceci, nous amène à penser, que sous l'influence de la boxe du Général Qi Jiguang (1528-1588), le Shaolin Quan (la Boxe de Shaolin) fut profondément réorganisé.

Puis quelques années plus tard, Chen Wangting (1600-1680), Jiang Fa ou un autre, apprit ce nouveau Shaolin Quan, et l'apporta au village des Chen.

Enfin, le Shaolin Quan fut ensuite et plusieurs fois, complètement réorganisé.

Bref, si notre hypothèse est la bonne, le Taiji Quan descendrait de la boxe de Qi, par l'intermédiaire du Shaolin Quan du 16e ou 17e siècle.

Bien sûr le Taiji Quan a dû subir d'autres influences et les Chen n'ont pas manqué de modifier leur art pour tenter de l'améliorer.

Toujours est-il que la Boxe du Taiji recèle des caractéristiques que l'on ne retrouve ni chez Qi Jiguang, ni chez les Jia, ni au Monastère Shaolin, comme l'alternance très marquée de la lenteur et de la rapidité, qui font de lui, un art original, bien qu'évidemment héritier du Wushu (Art martial) de l'ancienne Chine.

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Depuis, nous avons fait d'autres découvertes que nous espérons publier un jour.

Quant à l'historien Matsuta Takachi, au moment même où nous publions ceci en France, il sortait lui aussi, dans la revue japonaise Wushu, une étude sur les liens historiques entre le Shaolin Quan et le Taiji Quan...

14 novembre 2006

Arts martiaux chinois ou Kung Fu ?

En France et depuis les années 70, on emploie habituellement le mot Kung-Fu 功夫 (Gongfu selon la transcription Pinyin), afin de désigner la boxe chinoise en général. Cette expression nous vient des Etats-Unis où elle s'est imposée vers 1960.

Kung-Fu a de multiples sens en chinois :
- le temps ou l’effort que demande un travail ou un exercice,
- l’habilité, la compétence, la virtuosité, la dextérité, l’adresse ou la maîtrise,
- un travail, un exercice, un excellent exercice ou un exercice de qualité,
- un exercice spécial, ou complémentaire aux arts martiaux, bénéfique pour la santé ou permettant d'acquérir une capacité particulière.

En Cantonais (le dialecte principal des Chinois du Sud), l'expression Da Gongfu 打功夫 (s'exercer à la boxe) est utilisée. Et comme les Cantonais forment la communauté chinoise la plus nombreuse des Etats-Unis, le mot Gongfu s'est imposé.

Le succès du terme Kung-Fu en Occident a fait que même la Chine commence à l'utiliser dans le sens de boxe chinoise, essentiellement d'ailleurs pour ses produits d'exportation !
Néanmoins, la Chine Populaire préfère utiliser l'expression Wushu 武術 (Art martial). Le sens de Wushu est d'ailleurs plus précis que celui de Kungfu.