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15 octobre 2009

Le corps en Occident et en Orient


Ceci est une conférence donnée par l'un des deux auteurs de ce blog, le 27 septembre 2009, à l'occasion de la fête d'Accueil naissance, à Paris dans le 13e arrondissement :


Une légende tenace veut que notre Moyen Age fut une période sombre ou nos ancêtres étaient plutôt frustres et sales. Il suffit de se souvenir du film les Visiteurs et du personnage campé par Christian Clavier.

Pourtant dès le 12e siècle, les peintures, les gravures, les sculptures et les textes montrent une autre réalité.

 

Les préoccupations d'hygiène nous ont été léguées par les Arabes ; eux-mêmes les avaient recueillis auprès des Grecs et des Romains. Citons par exemple, le médecin grec Galien (Γαληνός, v. 130-v. 216) qui recommandait les cures thermales.

En 1292 à Paris, il y avait 27 étuves publics (selon le Livre de la taille de 1292, le plus ancien registre de la taille conservé), Paris s'étendant alors sur seulement 272 hectares, cela signifie qu'il y avait en moyenne une étuve pour 10 hectares ! Les femmes et les hommes s'y baignaient ensemble et même fréquemment s'y lavaient l'un l'autre.

Il pouvait aussi y avoir des baignoires, nommées cuviers, pour les couples, comme on le voit sur le Manuscrit de Valerius Maximus du 15e siècle, où l'on mangeait nu pendant les ablutions.


On usait aussi de savon ou de saponaire (Saponaria officinalis), de dentifrices et de shampooings à base de plantes.

Saponaria_officinalis.jpg

Saponaria officinalis

Et on prêtait une attention toute spéciale aux bébés qu'il était recommandé de laver quotidiennement.

 

La paysanne ou le paysan entraînait, bien entendu, naturellement son corps. C'était le cas également de nombres d'artisans.

Le moine défrichait et cultivait son jardin.

Le chevalier pratiquait l'équitation, la lutte et le maniement des armes.

Sans parler du fait que tous n'utilisaient ni voiture, ni métro, ni ascenseur, ni escalier mécanique, ni machine à laver, etc.

Puis, vint la Renaissance et, encore plus le 17e siècle, qui virent d'un mauvais œil ces pratiques corporelles.

Pour René Descartes (1596-1650), le corps et l'esprit sont « réellement distincts », c'est le fameux « dualisme cartésien ». Toutefois, on omet, bien souvent, de préciser que pour lui, le corps et l'esprit interagissent l'un sur l'autre.

Au 19e siècle, les gymnastiques n'entraînent qu'une section du corps à la fois, telle la gymnastique suédoise très prisée à l'époque.

On en arriva à la fin du 19e et au début du 20e siècles à d'insensées extrémités. Ainsi, dans certaines pensions religieuses pour jeunes filles, il était rigoureusement interdit de laver les « parties honteuses ». On imposait même des blouses à trous, pour se doucher sans être nus, on se lavait en passant le gant de toilette à travers les trous.


Du coup, notre civilisation se trouva mal dans son corps et se trouve toujours mal. On a méprisé le corps, on l'a séparé artificiellement de l'esprit, alors que l'on n'a jamais réussi à faire vivre un cerveau au-dehors d'un corps.

Dans la vie quotidienne, l'homme moderne pousse son corps sans l'écouter, en se stressant, en consommant du café, du tabac, voire des substances encore plus toxiques.

L'homme moderne a ses épaules trop contractées, souvent relevées, il est recroquevillé, il respire mal, peu profondément, son corps est raide, ses hanches sont fixes et sa colonne vertébrale ne joue plus son rôle de ressort, surtout chez les hommes car ils n'accouchent pas ! Les différentes sections du corps ne sont plus capables de se mobiliser dans le bon ordre, afin d'amplifier l'énergie cinétique qui traverse le corps, nous allons bientôt reparler de ce point.

Pour réapprendre à utiliser son corps, l'homme moderne se tourne vers des pratiques d'origine orientale, comme le yoga (योग), les divers massages, le tantrisme (तन्त्र) et les arts martiaux.


Personnellement je pratique les arts martiaux chinois et le Taiji Quan (太極拳) depuis 34 ans.

Prenons deux exemples...

Nous n'aborderons pas ici les soi-disantes performances physiques présentées lors de démonstrations publiques, tel que tordre une lance en mettant la pointe sur sa gorge, ces jongleries ne reposant que sur des astuces physiques, voire parfois sur des trucages.

Pour le premier exemple, nous constaterons que l'homme moderne, s'il a besoin de pousser, va trop souvent bloquer son corps (sa taille, son dos, son buste et ses épaules), pour prendre appui dessus et il n'utilisera que son bras pour pousser. En fait, il n'utilisera quasiment que son triceps, le muscle que l'on développe en faisant des pompes. Ce muscle est peu volumineux et peu puissant même chez les athlètes.

Le pratiquant de Taiji Quan, lui, utilisera tout son corps et notamment sa taille. Ainsi, il va se servir des muscles de sa jambe et de sa taille, bien plus volumineux et puissants que le triceps. Pour cela, certains muscles antagonistes seront relâchés, notamment les épaules afin de lancer les bras.

Notons que la contraction des différents muscles n'est pas simultanée, mais qu'elle traverse le corps telle une onde, avec un retard d'une partie à l'autre. Ce retard vient du fait que les différentes sections du corps ne sont pas dures comme la boule de billard des problèmes scolaires de collisions élastiques.

Le pratiquant de Taiji Quan va de plus prendre appui sur le sol, en baissant son centre de gravité. C'est le principe de l'arc-boutant appuyé sur le pilier de culée des cathédrales gothiques.

ND.jpg

Cathédrale Notre-Dame de Paris et ses arcs-boutants

Cette connaissance du corps sert aussi à connaître le corps de l'autre. « Connaître l'autre et se connaître soi-même » (知彼知己 zhi bi zhi ji) recommandait déjà Sunzi (孫子, fin 6e-début 5e av. J-C), il y a 2 500 ans.

Aussi le deuxième exemple, que nous allons évoquer, est le Tingjing (聽勁), la « Force qui écoute ». La main en contact avec l'autre, on l'écoute, afin de prévoir ses mouvements. On ressent les contractions musculaires, les translations du centre de gravité et les petits mouvements d'élan, dans la main.

J'espère que ces deux exemples vous auront fait entrevoir les richesses que recèle notre corps...

 

Pour conclure, ajoutons que ces notions n'étaient pas inconnues de l'Occident.

Pour ne citer qu'un exemple fameux, tout paysan savait bien que, pour manier sa large faux, il fallait utiliser tout son corps, en le coordonnant bien, et non les bras seuls.

Le philosophe Socrate (Σωκράτης, 5e siècle av J-C) au fronton du temple de Delphes (Δελφοί) lisait ce conseil : « Connais-toi toi-même » (Γνῶθι σεαυτόν).

Enfin le maître d'armes ésotérique espagnol, Jerónimo de Carranza (?-1600), inspiré par Raymond Lulle (v. 1232-1316), dans son traité « Philosophia de las armas » parlait du Tacto (le Tact, au sens de contact tactile). Les escrimeurs français parlèrent, par la suite, de « sentiment du fer ».


Pour conclure, les secrets du corps étaient détenus aussi bien par l'Orient... que par l'Occident.


Bibliographie :
Besnard Charles, Le Maistre d'armes libéral, 1653.
Closson Monique, Historama n°40, juin 1987 (http://medieval.mrugala.net/Bains/Bains.htm).
Damasio Antonio, L'Erreur de Descartes : la raison des émotions, Odile Jacob, 1995.
Descartes René, Discours de la méthode, 1637.
Descartes René, Traité des passions, 1649.
Huard Pierre & Wong Ming, Soins et techniques du corps en Chine au Japon et en Inde, Berg International, 1971.
Pernoud Régine, Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977.
Thibault d'Anvers Girard, Academie de l'Espee, 1630.